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09/11/2008

Ecouter, jouer, créer - Du signe au langage

Un nouvel extrait de l'ouvrage en préparation.

© Jean-Louis Agobet - 2008 pour la version française - Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

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Jean-Louis Agobet
Ecouter, jouer, créer

III- Du signe au langage

« Langue et écriture sont deux systèmes de signes distincts. L’Unique raison d’être du second et de représenter le premier … »


Pour organiser les sons, il faut les représenter et la représentation de ces sons permet de les combiner, de les composer. Il ne pourra être question de créativité sonore qu’à partir du moment ou nous aurons la maîtrise du langage, ou plus exactement la conscience que nous manipulons des objets sonores pouvant s’articuler les uns avec les autres, prendre sens.
A ce stade il faut très vite expliquer, illustrer par des exemples simples, de brèves séquences associant deux sons, par exemple dans la combinaison des deux éléments les plus simples, la ligne (un son continu) et le point (un son bref).

Ecoutons d’abord l’un puis l’autre
Le son bref, en tapant dans les mains
Le son long, continu, entretenu, par un s, soufflé entre les dents.

L’un et l’autre, indépendamment, sont un son isolé. Mais l’articulation des deux change la perception que nous pouvons en avoir. Voici deux exemples :

ssssssssssssssssss •
Le son bref en conclusion du son long, entretenu, marque une ponctuation, une terminaison. Il indique clairement une coupure, une rupture. L’articulation des deux sons leurs donne un sens.

• sssssssssssssssssss
A l’inverse, si le son bref précède le son long, celui-ci devient une conséquence, à la manière d’une résonance.
Le signe permet d’appréhender ces différences, de les représenter, c’est un outil de compréhension, non une finalité, … l’unique raison d’être du second est de représenter le premier … .

Il faut maintenant dépasser l’association qui crée le sens pour exprimer à l’aide de signes articulés. Il faut tout d’abord se mettre d’accord sur des  conventions qui, si elles peuvent être changées ou augmentées, doivent être communes au même groupe au même moment pour signifier pour tous. Même si c’est une question de bon sens, il faut le rappeler.
Nous abordons dans cette partie une question cruciale qui, sous bien des aspects, ouvre d’innombrables chemins. L’un deux, et c’est pour cela que la question est si importante, implique celui du choix, la capacité à chacun de se déterminer dans un choix initial. Pour quoi faire tel choix plutôt que tel autre ? C’est sur le principe de causalité qu’il faut alors se pencher. Si nous faisons un choix A, il devient une condition pour B, et ainsi de suite, (d’où l’importance du choix initial). Même dans un travail où on laissera s’épanouir un développement organique a partir de ce choix initial (se générant lui même en quelques sorte, sans réel contrôle de la totalité des paramètres) il sera possible de retrouver cette relation de causalité. Cependant, nous ne sommes pas dans la position d’une analyse à posteriori, nous devons faire preuve de déterminisme. Cela peut sembler surprenant dans notre travail, mais notre volonté de choix est déterminée dans chacun de ses actes par des forces qui l’y nécessitent (le rapport de causalité de A et B). Voilà pourquoi le point d’origine est capital et l’articulation, les articulations qui en découlent, sont dans une relation (des relations) qui se définissent comme un langage avec sa propre logique.

Il n’est bien évidemment pas question de s’engager dans une telle démonstration dans le cadre de nos ateliers. Nous sommes là dans un certain niveau de complexité, mais il faut expliquer simplement qu’une question doit être posée souvent ou cours de l’avancement du travail : pourquoi ? et il faut bien sûr y répondre.

Nous devons donc impérativement être conscient que l’ensemble de signes (sonores, gestuel, graphiques) que nous utiliserons au cour de nos ateliers sont dotés d'une sémantique et nous devons lui associer une syntaxe afin de lui donner cette dimension de langage. Pas un langage universel, mais un langage qui réponde à ces quelques exigences, les nôtres.

Chaque œuvre musicale créée sur ce modèle son propre langage, dans le cadre d’un ensemble de conventions communes : hauteurs, durées, rythme, timbres, et leurs notations. Nous tendons vers la même attitude, avec il est vrai, une ambition moindre, mais il faut impérativement s’épanouir dans cet état d’esprit. C’est probablement l’une des principales singularités de notre travail par rapport à d’autres pratiques pas si éloignées - au-delà de la simple recherche de phénomènes sonores et de leurs juxtapositions et articulations -ce qui est déjà en soi un objectif ambitieux. Nous souhaitons réellement mettre en relation ces évènements et ouvrir à la conscience de ceux qui sont à l’origine de ceux-ci qu’il n’y a rien d’anodin et qu’un choix, un jugement sur tel ou tel évènement a une implication par la suite. Ce n’est pas toujours conscient, certes, mais il en reste quelque chose, c’est en tout cas ce que nous croyons.

Comment mettre en pratique ces considérations. Comment rendre sensible ces concepts abstraits dans une pratique collective ?

Sans être explicite, il faut faire en sorte de faire comprendre par l’expérimentation la nécessité de la structuration du langage, de la mise en place de relation, de combinaisons. A la manière d’un alphabet créant les mots et de la syntaxe créant le sens.
Une séance d’improvisation et son analyse à posteriori peut avoir un effet très positif.
Lancez cette piste, proposez sans préalable de s’engager dans une séquence, ne donnez pas de départ, attendez. Vous entendrez très vite quelques remarques, ‘‘comment faire ?’’, ‘‘que faire ?’’, ‘‘quand ?’’, ‘‘doit-on commencer maintenant ?’’ etc …
Vous tenez un début d’explication. Cependant tenez bon, ne soyez en rien directif. Finalement ! vous obtenez un résultat, une suite d’événements dont vous aurez pris grand soin de noter les grandes lignes.
Si l’expérience dure, indiquez que vous marquez clairement la fin. Sans attendre, demandez à chacun une analyse rapide de ce qui vient de se dérouler. Vous obtiendrez invariablement la même réponse : ‘‘c’est n’importe quoi’’. En vérité, ce n’est pas toujours le cas. Cependant ce n’est pas inexact. Maintenant et comme vous avez pris des notes vous voilà en capacité de refaire le chemin et de « corriger ». Attention, ce mot est dangereux, il ne doit pas être utilisé brutalement, le sens n’est pas de corriger une faute mais plutôt de corriger une trajectoire par rapport à un tir initial, un choix initial.
Consultez vos notes. Revenons au pont de départ de cette séquence improvisée et essayons de l’analyser et d’envisager, ensemble, une syntaxe cohérente par le biais de la notation.
Sans tarder il faut « rejouer » l’évènement initial, le noter plus précisément, lui donner une signification dans son environnement et concevoir le suivant dans l’élan du premier. L’improvisation ainsi notée et réinterprétée, passée au filtre d’un esprit critique, s’envisage maintenant comme un acte de composition structuré par le langage et prend sens.
Sous cette démonstration tortueuse, rien de plus simple. Nous faisons ainsi, très souvent, sans vraiment jamais en prendre réellement conscience. Petit à petit en reprenant chaque détail, par l’intermédiaire de la représentation sous forme de notation des événements sonores, vous parviendrez à élever le travail de vos ateliers à la recherche d’un langage cohérent qui, si il n’a de valeur que pour un moment donné, dans un lieu donné, et pour ceux qui s’y emploient, a une inestimable valeur pédagogique. Il permet tout simplement de comprendre que c’est dans l’organisation et la manipulation des structures que naît le plaisir que l’on en retire, ou pour parler plus simplement, de création en général. De la rigueur naît la liberté.

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